Le piano est orienté à l’opposé du public. Le paravent estompe la réverbération. On pourrait s’attendre à un son plutôt assourdi, il n’en sera rien.
Une hardiesse impétueuse s’empare de notre pianiste Andrei qui dispose semble-t-il d’une aptitude infinie à faire naître des notes. Ses mains tourbillonnent rondement d’un bout à l’autre du clavier. Ses doigts, comme une mécanique bondissante, plaquent des accords ombrageux, fiers, réfléchis. La musique s’envole dans une explosion conquérante.
Composée par Wolfgang Amadeus Mozart la fantaisie K. 475 commence par un Adagio qui va de la mineur à sol mineur, puis fa majeur et fa mineur, se prolonge avec un tempo Andantino qui devient più allegro en ré mineur. Elle expose enfin le thème initial avant de terminer en do mineur. Ainsi, toutes les altérations sont « accidentelles »…
Andrei nous propulse dans son monde musical avec la véhémence d’un collégien turbulent.
Son accord plaqué initial annonce une énergie tantôt menaçante, tantôt douce et presque enfantine. Le personnage est contrasté, le compositeur aussi ! L’accord est saisissant, ensorceleur.
Puis la Sonate pour piano n°12 en fa majeur K 332 donne une suite qu’on pourrait croire plus méditative. Certains pensent que Mozart a écrit cette pièce durant l'été 1783 lorsqu’il présente sa femme Constanze à son père Leopold. Mozart venait s'installer à Vienne…
Sa sonate enchaîne un Allegro, puis un Adagio, enfin l’Allegro assai. Deux sections sont répétées deux fois et vont légèrement perturber notre tourneuse de page, la flûtiste Nadia. Presque une demi heure de musique endiablée pour ces 3 mouvements.
C’est ensuite au tour de Mendelssohn d’être exécuté à travers 7 des « Romances sans paroles ».
Elle furent composées à différentes périodes de sa vie et sont essentiellement dédiés à des femmes. La dernière sera la belle Clara Schumann.
8 recueils ont été écrits. Chacun est composé de pièces que les éditeurs ont baptisées de titres poétiques : «Doux souvenirs » «Regrets» «Confiance » « Agitation » «Chanson de gondolier vénitienne » «Contemplation » « Consolation » « Le vagabond » «Étoile du soir »…
Ainsi avec cette suite de titres un peu nostalgiques, les « Romances sans paroles », évoquent une sorte de parcours mélancolique. La musique est sans l’emphase de Mozart, avec une attache romantique expressive et languissante comme une destinée sans bonheur ni malheur. Destinée dans laquelle notre vie serait comme le sable mouillé, sans la consistance nécessaire pour bâtir l’immortalité. Et n’est-ce pas le cas !
Alors, sans vouloir être trouble-fête, cette musique nous engage à ne pas faire semblant de « devenir » puisque le temps nous est compté. Être joyeusement, voilà la clé, le chant du pèlerin, le petit poème lyrique et un peu tendre, l’élégie qu’il faut savourer sans regrets comme les bonnes feuilles d’un album.
La vie pourrait être une chanson populaire sans illusions ni bonheurs perdus, comme une ballade au bord de la mer, même pas la plainte du berger, plutôt la barcarolle vénitienne.
Soyons la chanson du printemps ou bien celle du matin et comme autrefois la fileuse dans sa douce tarentelle, restons dans la rêverie, poursuivons la méditation, sentons les brises de mai et le soupir du vent.
Non, ne pas accumuler, emmagasiner, pas de douloureuse rétention. Soyons sans foyer, juste dans la confiance, comme les nuages floconneux qui passent, le simple et joyeux paysan, le promeneur. Sans plus d’agitation, allons comme le ruisseau dont l’eau court sans volonté ni retenue.
Écoutons Mendelssohn. Sa musique nous le dit, soyons léger comme la mélodie du bonheur, celle des «Romances sans paroles ». Une vie sans histoire.
Peut-être le monde est-il une onde vibrant d’un bout à l’autre du cosmos sur une mélodie sans mots ni raison…
Pour le rappel, c’est César Franck dans son Prelude FWV 21, qui nous est offert.
Magnifique composition faite d’une incroyable polyvalence de couleurs. La partition est inspirée des œuvres de J-S Bach, Prélude, Choral et Fugue. Parfait exemple des formes cycliques de l’auteur.
Merci à Andrei pour ce jeu plein d’une audacieuse virtuosité, pour cette folle énergie, pour cette joie profonde.
Programme :
Mozart : Fantasie en Do mineur K475 et Sonate pour piano n°12 en fa majeur K 332.
Félix Mendelssohn : 7 Romances sans paroles
César Franck : Prélude FWV 21
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